Jeunes morts au travail : le secteur agricole en première ligne

Ils sont trois à conduire des tracteurs sur l’exploitation sur laquelle ils travaillent, en région parisienne. Ils ont 15, 16 et 17 ans. Aucun n’a le permis de conduire mais une dérogation les autorise à conduire ces engins entre l’exploitation agricole et les champs. Soudainement, l’un d’entre eux perd le contrôle de sa machine. L’accident est inévitable. Un jeune est expulsé du tracteur et vient percuter un arbre. Il est gravement blessé.

Quelques semaines plus tard, dans l’Aisne. Constant L., 19 ans, est salarié d’été dans une exploitation agricole. Il est occupé à décrocher une remorque quand « cette dernière, pas calée, se met à rouler et [Constant] se retrouve coincé entre sa remorque et son tracteur », rapporte L’Union de Reims. Il décède de ses blessures.

ZOOM : 140 jeunes morts en 4 ans

Ils s’appelaient Tom, Lucas, Constant, Lorenzo, Matis. Ils avaient respectivement 18, 17, 18, 15 et 19 ans. Leur point commun : leur (jeune) vie a été fauchée par un accident de travail, alors qu’ils étaient en intérim, en apprentissage, en stage, en CDD d’été. Et cette liste est loin d’être exhaustive. Entre 2020 et 2024, 140 jeunes de moins de 25 ans sont morts à la suite d’un accident de travail. Des chiffres minorés car ils intègrent uniquement les salariés du régime général.

Ceux du secteur agricole, par exemple, n’y figurent pas, alors que celui-ci est très à risque pour les jeunes. De manière générale, les jeunes travailleurs – et particulièrement les apprentis – connaissent des risques professionnels accrus. Notamment concernant les accidents de travail. Selon l’Institut national de recherche et sécurité (INRS), leur fréquence est 2,5 fois plus élevée chez les moins de 25 ans que pour le reste des salariés. Tâches difficiles, manque d’expérience, absence de formation à la sécurité : les raisons sont nombreuses et plurifactorielles.

Le sujet devient préoccupant, au point que le 4e plan Santé au travail du ministère du Travail place la réduction de la mortalité des jeunes au travail comme un objectif prioritaire. Mais, avecde plus en plus de périodes en entreprise (stages de troisième et de seconde, apprentissage) dès le plus jeune âge et des manques de moyens dans la formation comme dans le contrôle – notamment pour l’inspection du travail –, les risques restent majeurs. Et les drames continuent, inlassablement.

Pierre Jequier-Zalc

Deux exemples parmi tant d’autres. Dans le secteur agricole, la sinistralité est particulièrement importante. Selon des données exclusives que Politis a pu consulter, 56 salariés agricoles sont morts au travail en 2024. Un niveau jamais atteint depuis 2018. Chez les jeunes, ces risques professionnels explosent. Le taux de fréquence des accidents du travail avec arrêt est, chez les moins de 20 ans, deux fois supérieur à la moyenne du secteur. Près de trois fois plus importante que la moyenne des salariés du régime général.

« Ce que j’observe, au sein des commissions agricoles, c’est qu’il y a une grosse augmentation des arrêts de travail, surtout sur une population de plus en plus jeune », assure Didier Aubert, qui siège pour la CGT au conseil d’administration des salariés de la Mutualité sociale agricole (MSA, la Sécurité sociale agricole, N.D.L.R.).

Deux fois moins de risques quand on est formé

Dans le baromètre des risques professionnels 2024, la MSA recense notamment une hausse au sein des apprentis. Le nombre d’accidents de travail graves est passé de 45 en 2021 à 65 en 2024, soit une augmentation de plus de 40 %. Celle-ci est encore plus importante pour les accidents du travail avec arrêt : de 1 600 en 2021 à 2 676 en 2024, soit 66,5 % en plus.

Cette explosion s’explique aussi par le nombre d’apprentis qui a largement augmenté à la suite de la politique d’Emmanuel Macron d’aides massives aux entreprises pour l’apprentissage. Dans le secteur agricole, le nombre d’élèves apprentis a été multiplié par deux depuis 2018. « Là où je travaille, leur nombre est passé de 90 à plus de 400, en moins de vingt ans », raconte Philippe Duffaut, enseignant en aménagement paysager en lycée agricole et en CFA (centre de formation d’apprentis), syndiqué à la CGT.

On décide de les faire travailler, avec le risque qu’ils n’aient pas les armes pour se préserver de toutes les situations accidentogènes.

P. Duffaut

Il poursuit : « Quand je les vois arriver, ce sont encore des enfants. On décide de les faire travailler, avec le risque qu’ils n’aient pas les armes pour se préserver de toutes les situations accidentogènes, de connaître les dangers du métier, voire de s’opposer aux demandes de leur patron. On est à la limite du scandale. »

Aujourd’hui, plusieurs études ont montré l’importance de la formation pour mieux prévenir les risques professionnels. Stéphanie Boini, épidémiologiste à l’Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles (INRS), a mené une étude parue en 2018 dont les conclusions sont sans appel. « On a démontré que les élèves qui avaient suivi une formation de santé et sécurité au travail avaient deux fois moins d’accidents du travail que ceux qui n’avaient pas suivi d’enseignement », explique la chercheuse.

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Or, la multiplication des périodes en entreprise – par le biais de l’apprentissage mais aussi des stages – réduit le temps de la formation initiale. « En bac pro forêt, la maquette pédagogique prévoit moins d’une centaine d’heures de travaux pratiques sur des chantiers sur les trois ans de formation. À l’époque du BEP, 180 heures étaient attribuées sur deux ans », explique Yann, professeur en lycée agricole et forestier.

Pour lui, cette diminution s’explique « parce que les TP [travaux pratiques, N.D.L.R.], coûtent cher, notamment en nombre d’encadrants ». « On décharge la question de la formation sur les entreprises. On envoie les jeunes en stage avec moins de compétences pratiques, moins de périodes d’observation, en bref, moins d’expérience. C’est un peu navrant », souffle-t-il.

Une main-d’œuvre bon marché

La formation sur les sujets de la sécurité devient alors aléatoire, selon la sensibilité du maître de stage ou du chef d’entreprise. « Certains vont prendre le temps d’accompagner et de former. D’autres, beaucoup moins. Vers chez moi, il y a une personne qui fait du bois de chauffage ; il prend des stagiaires pour les faire trimer. C’est simplement de la main-d’œuvre bon marché », poursuit l’enseignant. Dans son établissement, une élève de BTS est récemment décédée lors d’un stage, coincée par un taureau contre une barrière. Un type d’accident particulièrement à risque, avec un taux de fréquence 4 fois plus important chez les très jeunes.

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Une autre explication de la hausse des accidents de travail chez les jeunes est mise en avant par l’ensemble de nos interlocuteurs : la suppression, en mai 2015, de la demande d’autorisation auprès de l’inspection du travail pour faire réaliser des travaux dangereux à des mineurs. Désormais, établir une dérogation suffit, sans que l’inspection du travail n’ait à donner son aval.

« C’est devenu une formalité administrative pour les employeurs, rien de plus. S’ils ne le font pas, on n’est que très rarement au courant. Cela nous donne beaucoup moins de pouvoir », regrette Antoine*, inspecteur du travail en région parisienne. « Rarement au courant », du fait des nombreuses suppressions de postes au sein de l’administration – 30 % de réduction d’effectif depuis 2014 – qui rendent les contrôles bien moins fréquents.

*

Le prénom a été modifié.

Cette baisse s’accompagne aussi d’une fusion entre les différents services de l’inspection du travail : les agents dédiés au secteur agricole, qui dépendaient du ministère de l’Agriculture, sont intégrés au ministère du Travail aujourd’hui. Des sections agricoles perdurent, mais les inspecteurs restent généralistes. « Par exemple, dans mon secteur, il y a une section agricole sans inspecteur attitré. Régulièrement, je dois la prendre en charge, en plus de ma section “habituelle” », témoigne Antoine.

Un changement qui a un impact concret : « Avant, l’inspecteur spécialisé sur le secteur agricole venait au CFA. Il réalisait des formations et donnait des informations aux apprentis. C’était une vraie personne-ressource pour les élèves, notamment parce qu’il a un pouvoir concret sur l’employeur. Cela n’existe plus aujourd’hui, les inspecteurs sont surchargés », raconte Phillipe Duffaut.

Dans le secteur forestier, il y a une approche très masculiniste du danger.

T. Vaucouleur

Dans le 4e plan santé au travail du ministère du Travail, la réduction des accidents du travail chez les jeunes figure comme objectif prioritaire. Dans ce cadre, l’intervention des inspecteurs du travail en CFA sera remise en place, début 2026. « Je trouve que c’est une très bonne chose, glisse Antoine, qui s’est porté volontaire pour réaliser ces interventions, mais aucun moyen supplémentaire n’a été mis sur la table. Je vais devoir rogner sur d’autres tâches, notamment de contrôle. »

La prévention trop négligée

Malgré des chiffres alarmants, plusieurs de nos interlocuteurs confient observer une sorte d’indifférence à l’égard du sujet, dans un milieu historiquement accidentogène. « Dans le secteur forestier, il y a une approche très masculiniste du danger », confie Thomas Vaucouleur, professeur des forêts en lycée agricole.

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« Il y a un gros problème de la culture de la sécurité dans nos milieux agricole et forestier, y compris chez certains enseignants, notamment sur la conduite de gros engins, type tracteur », abonde Yann. Souvent, les accidents sont simplement perçus comme « les risques du métier ». « C’est quelque chose qu’on entend régulièrement, confie Antoine, et donc la prévention est perçue comme de la paperasse. »

Si le sujet de la prévention est discuté, celui des jeunes n’est pas du tout évoqué.

D. Aubert

Même au sein de la MSA, selon Didier Aubert, le sujet ne semble pas être pris à bras-le-corps. Celui qui siège depuis plus de cinq ans au comité de protection sociale des salariés assure que « si le sujet de la prévention est discuté, celui des jeunes n’est pas du tout évoqué ». « Je n’ai pas le souvenir d’en avoir entendu parler une seule fois », glisse-t-il.

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Contactée par Politis, la MSA assure « s’engager depuis plusieurs décennies à faire de la santé-sécurité une composante essentielle de l’enseignement agricole ». Et cite, par exemple, « la signature d’une convention cadre nationale Santé sécurité au travail avec les ministères de l’Agriculture et du Travail » et « la mise en place d’actions de prévention en établissements agricoles, telles que des journées de sensibilisation ».

En 2023, une intersyndicale regroupant la CGT, la FSU et SUD avait formulé 12 propositions pour « prévenir les risques professionnels en formation agricole » à la suite d’une série d’accidents de travail mortels. Selon Thomas Vaucouleur, qui avait participé à la rédaction de celles-ci, « à ce stade, aucune n’a été mise en œuvre ».

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